La guerre au Moyen-Orient est une aubaine pour les majors pétrolières qui se trouvent en position de force pour augmenter leurs profits. Elles provoquent une inflation que subissent les classes populaires et aggravent les contradictions d’une économie en crise et d’un monde sur le pied de guerre. Héritière de deux entreprises fondées par l’État français, TotalEnergies est l’une d’elles et figure aujourd’hui parmi les entreprises capitalistes les plus rentables. Son histoire, inséparable de celle de l’impérialisme français, symbolise la dictature du grand capital sur la société.
Toutes les majors affichent aujourd’hui des profits indécents. Le 28 avril, TotalEnergies a annoncé 5,8 milliards de dollars de bénéfices au 1er trimestre 2026, en hausse de 50 % par rapport à la même période de l’an dernier. British Petroleum, Shell, Exxon, Chevron-Texaco tutoient les mêmes montants. Pouyanné, le PDG de Total, s’en est félicité lors de la publication de ses résultats le 29 avril, disant que dans les mois à venir, l’entreprise ferait encore mieux, une manière de tirer à la hausse le prix de ses actions. En situation de monopole, Total fait partie de ces mastodontes de l’économie qui y font la pluie et le beau temps, et ce depuis les débuts du 20e siècle. Extracteurs, raffineurs, transporteurs, distributeurs, les majors du pétrole sont d’un bout à l’autre de la chaîne en position de force depuis que cette ressource irrigue l’économie capitaliste. Et ils imposent leur dictature. En France, celle-ci s’appuie sur un lien fusionnel avec l’appareil d’État.
Une création de l’État français
TotalEnergies, aujourd’hui privée et si profitable, est l’héritière de deux entreprises bâties par l’État français à l’époque du partage du monde entre grandes puissances impérialistes : Total et Elf. En 2000, Total a racheté Elf, dont l’image était écornée par une affaire de corruption, de rétro-commissions et autres délits financiers.
Total s’appelait autrefois la CFP (Compagnie française des pétroles). Elle fut créée aux lendemains de la Première Guerre mondiale. Au cœur des rivalités entre vainqueurs, il y avait la question du pétrole, une ressource appelée à devenir incontournable pour alimenter l’industrie, en particulier chimique, et tous les véhicules et équipements utilisant les moteurs à combustion. Les États-Unis en produisaient les deux tiers sur leur sol, les Anglais avaient des concessions en Iran tandis que des réserves venaient d’être découvertes en Irak, désormais sous leur contrôle. Arrivée tardivement dans la course, la bourgeoisie française put compter, comme toujours dans les entreprises de rapine coloniale, sur son État pour lui paver la voie au Moyen-Orient et en particulier dans le secteur de l’or noir. Il n’était pas question pour elle de risquer ses capitaux dans ces entreprises de prospection et de forage hasardeuses. L’État français le ferait à sa place pour le pétrole découvert dans le nord de l’Irak. Depuis cette époque, les peuples du Moyen-Orient sont plongés dans l’enfer des rivalités impérialistes pour le pillage du pétrole.
Côté français s’ébauchait une division des tâches promise à un bel avenir : à l’État le soin d’user de diplomatie ou de faire la guerre, aux polytechniciens celui de prospecter et de faire tourner la compagnie, aux financiers des grandes banques parisiennes celui d’y placer des capitaux peu risqués et gagés sur la rente pétrolière. Car si l’État en impulsa la création, il en confia très vite les rênes à des intérêts privés.
Elf et la Françafrique
L’autre branche de Total, c’est Elf, fruit de la volonté des sommets de l’État français et du général de Gaulle de réduire la dépendance au pétrole des concurrents impérialistes comme les États-Unis. Au Moyen-Orient, la CFP était largement dans l’ombre des majors britanniques et américaines.
C’est sur les États africains riverains du Golfe de Guinée qu’ont porté les efforts de la France pour trouver de nouvelles sources de pétrole. Après la découverte de gisements, l’État français donna les pleins pouvoirs à cette entreprise publique pour s’y établir et assurer l’approvisionnement de la métropole en pétrole brut. Il s’agissait alors de bâtir une entreprise entièrement intégrée : de l’extraction à la distribution en stations-service, l’entreprise assurait l’ensemble des étapes. C’est de ces structures qu’hérite aujourd’hui TotalEnergies, ce qui lui permet d’être en situation de monopole sur le marché français.
L’autre fonction d’Elf en Afrique était d’être un bras armé de la France dans ses ex-colonies, une sorte d’État parallèle, doté d’un service de renseignement et de paramilitaires recrutés chez des anciens des guerres coloniales. À ce titre, Elf fut le pivot de la Françafrique, ce système destiné à perpétuer la domination coloniale française sous d’autres formes. Ce fut la mise en place d’un système de contrôle et de corruption des dirigeants africains avec qui Paris avait négocié les indépendances formelles en 1960. En les arrosant directement de l’argent du pétrole et en les défendant militairement contre leur peuple ou contre d’autres cliques militaires, il s’agissait d’en faire des défenseurs des intérêts de l’impérialisme français. Valises de billets, livraisons d’armes, financement de partis d’opposition fantoches, écrasement des opposants réels, y compris par des assassinats politiques, tout était permis, et une bonne partie de ces basses œuvres passait par Elf. La corruption s’étendait à la métropole, afin d’acheter le silence des grosses écuries politiques à droite comme à gauche.
Le pétrole était exporté vers la métropole sans que la ressource contribue à un quelconque développement des pays africains. Le système perdure, mais prend aujourd’hui des formes plus sophistiquées et moins traçables. En Birmanie, Total a été confondu pour s’être livré, tout au long des années 2000, aux mêmes pratiques et avoir collaboré avec la junte militaire pour profiter de la réduction en esclavage des populations, enfants compris, qui travaillaient sur les oléoducs de la compagnie.
Total et l’État français aujourd’hui
La Françafrique a pris maintenant du plomb dans l’aile et les intérêts de Total se sont en partie déplacés. Mais l’entreprise actuelle a hérité de ce pillage colonial, des positions gagnées par le passé, des pratiques et des méthodes des précédents dirigeants. Bien qu’actuellement privatisée, elle a hérité des mille liens humains et politiques qui la lient à l’État français sur les plans miliaire et diplomatique.
L’Ouganda en fournit un exemple. Total lorgne sur les gisements qui y ont été découverts en 2006 autour du lac Albert. Depuis, l’entreprise et les autorités locales multiplient les efforts pour accélérer la réalisation d’un immense projet de forage auquel s’ajoute la construction d’un oléoduc. En coulisse, Total peut compter sur l’implication directe des sommets de l’État français, des hauts fonctionnaires du quai d’Orsay et de l’ambassade de France à Kampala, la capitale, pour nouer des relations avec les autorités ougandaises. Le président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 40 ans semble pressé d’en accélérer la réalisation et entrevoit des perspectives d’enrichissement pour lui-même et son clan. Il a levé les obstacles juridiques et fiscaux qui entravaient le projet. Des troupes ougandaises ont été déplacées dans cette région instable et frontalière de la République démocratique du Congo où se trouvent les puits. Des programmes de coopération militaire ont vu le jour dont celui de la formation des régiments de l’armée ougandaise par la 27e brigade d’infanterie de montagne. À l’instruction militaire s’ajoutent des cours de français. Une police pétrolière a été créée pour surveiller les abords des sites pétroliers. D’après des témoignages recueillis, les représentants de Total ne se déplacent pas sans ces hommes armés dans le but d’intimider les habitants et d’accélérer les expropriations. 100 000 personnes auraient déjà été chassées de leurs terres sur le trajet de l’oléoduc. Des dizaines d’ONG locales ont été suspendues.
La relation fusionnelle entre la diplomatie française et TotalEnergies est telle que cela fait peu de sens de les distinguer. Pour occuper ses postes de direction, Total débauche d’anciens hauts-fonctionnaires qui ont fait carrière dans les ministères des Armées, des Affaires étrangères et de l’Industrie. Ancien élève de l’école des Mines et en poste au ministère de l’Industrie ainsi que dans différents cabinets dans les années 1990 avant de rejoindre Elf, Patrick Pouyanné en est l’illustration. Selon le jugement d’un ancien ministre, « [il] est plus puissant que beaucoup de ministres et, dans beaucoup de pays, il est considéré comme un représentant de la France plus stable et plus connu ». Trente des actuels 300 hauts cadres de l’entreprise sont passés par le quai d’Orsay et Le Monde notait en 2024 que nombre d’entre eux utilisaient encore leur passeport diplomatique lors de leurs déplacements. Ils sont à la direction des affaires internationales de la firme et se servent de leurs connaissances des dossiers, des réseaux et des liens bâtis au sein de la haute administration. Total impulse aussi le mouvement inverse et compte sur le recyclage de ses dirigeants à tête des institutions publiques et des agences de régulation.
L’appui de l’appareil d’État français se matérialise aussi par les garanties financières qu’apportent les institutions bancaires publiques. Dans le cas de Total et de son projet ougandais, c’est la BPI (Banque publique d’investissement) qui apporte des fonds que les banques privées françaises sont réticentes à investir en raison de l’instabilité dans la région des Grands lacs. Ces fonds publics et projets aident en réalité d’autres secteurs de la bourgeoisie française car une myriade de sous-traitants s’engouffre dans le sillage creusé par Total et l’État. C’est ainsi que le géant de la métallurgie Vallourec qui fabrique des tubes en acier pour la pétrochimie et l’automobile a emporté une partie du marché de l’oléoduc.
La symbiose entre Total et l’État français se poursuit donc. Elle sert autant les profits des actionnaires de l’entreprise que les intérêts de l’impérialisme français à plus long terme à travers les relations de dépendance qui s’instaurent entre la France et les États pauvres détenteurs de réserves d’hydrocarbures.
Une entreprise financiarisée
L’actuelle TotalEnergies est née de la fusion en 2000 entre la CFP et Elf, privatisée en 1994. Elle figure parmi les toutes premières entreprises cotées à la Bourse de Paris, en termes de capitalisation. Elle l’est aussi à New-York. Ce n’est pas chose facile de connaître la liste et la part des principaux actionnaires de TotalEnergies. À la demande d’une commission d’enquête du Sénat en 2024, elle a été établie comme ceci : 55 % des actionnaires seraient Européens avec une majorité d’actionnaires français (environ 30 %), dont le Crédit Agricole et sa filiale Amundi, qui gère entre autres le portefeuille d’actions salarial, ainsi que la BNP. Cette dernière décennie, les actionnaires nord-américains, dont BlackRock, Vanguard, Capital Group et Goldman Sachs, occupent une place grandissante au point de détenir 40 % des actions, ce qui fait dire aux rapporteurs de la commission Yannick Jadot (les Écologistes) et Roger Karoutchi (Les Républicains) que ces évolutions « portent en elles un risque de changement de nationalité du groupe ». Ils s’inquiètent de « la fin de la “mondialisation heureuse” et [de] la résurgence des conflits [qui] remettent au premier plan l’impératif de souveraineté énergétique […] », preuve que les clivages politiques peuvent s’estomper devant les intérêts de l’impérialisme français !
Pour l’heure, Total étend aussi son influence aux États-Unis, en particulier au Texas dans la ville d’Arlington où la compagnie s’est acquis la complicité de la municipalité pour exploiter des dizaines de puits de gaz de schiste au mépris des habitants qui dénoncent déjà des ravages écologiques et sanitaires importants.
Comme bien des firmes multinationales, Total tire profit, en plus de ses activités strictement extractives et productives, de la spéculation financière et rackette les pays producteurs. C’est là l’autre levier pour dégager des profits indécents. Il n’y a là rien de très nouveau et depuis la naissance des majors du pétrole, celles-ci ont su s’entendre pour dicter leurs prix aux pays producteurs, en formant de véritables cartels. En réaction, les pays exportateurs ont donné naissance à l’OPEP pour tenter de desserrer l’étau de l’impérialisme mais sans jamais réussir à briser les liens de dépendance qui les y liaient.
Aujourd’hui, dire comme le font les commentateurs que « le marché » fixe les prix, comme si le marché était une abstraction, une nébuleuse indépendante des intérêts financiers des groupes qui y vendent leur production, c’est dédouaner ces derniers. C’est utiliser des éléments de langage pour camoufler la réalité de la dictature des majors du pétrole qui ont quantité de moyens d’en influencer le cours en agitant la menace de la pénurie ou en ralentissant l’extraction pour faire baisser l’offre.
Si le cours du baril fluctue au quotidien, c’est en réaction à des événements et à une situation bien concrète mais aussi en fonction des informations et des anticipations des traders, anticipations basées sur les informations que produisent les pétroliers eux-mêmes qui sont les seuls à connaître réellement l’état de leurs stocks et les capacités productives de leurs puits. En avril, c’est ainsi que Total a réalisé un milliard de dollars de bénéfice sur un coup spéculatif en pariant sur la fermeture du détroit d’Ormuz et en rachetant des stocks énormes de brut. De plus, du jour au lendemain, les prix à la pompe ont augmenté alors même que les stocks écoulés dans les stations avaient été achetés avant le déclenchement de la guerre, le 28 février 2026.
Parmi ses centaines de filiales, dispersées dans 130 pays, TotalEnergies possède des filiales de trading implantées à Genève en Suisse, à Singapour en Asie, à Houston au Texas et à Dubaï aux Émirats arabes unis, autant d’États où les entreprises échappent à l’impôt sur les bénéfices.
Qui aujourd’hui peut dire précisément ce qu’il se passe au niveau d’un groupe intégré comme Total où l’opacité règne à chaque étape, de l’extraction à la commercialisation du produit ? C’est à un tel point que, grâce à la complaisance de l’État français et de ses services fiscaux, TotalEnergies peut échapper à l’impôt sur les sociétés en France en déclarant vendre à perte. Éditorialistes et économistes répètent ce mensonge à l’envi sur les plateaux de télévision et dans les colonnes de la presse au point de laisser entendre que l’entreprise serait désintéressée et rendrait service aux consommateurs français. Total déclare en effet que ses activités de raffinage, en grande partie réalisées en France, sont déficitaires. C’est en réalité à l’échelle du trust tout entier que les profits se font et qu’ils sont finalement centralisés et redistribués aux actionnaires.
Des profits bâtis sur l’exploitation
Derrière les bénéfices de Total, il y a avant tout l’exploitation capitaliste des travailleurs et celle-ci se déroule sur tous les continents et à toutes les étapes de la chaîne, de l’extraction à la distribution.
En France, comme ailleurs, les raffineries tournent 24 heures sur 24 avec des travailleurs en 5×8. Ce sont les horaires décalés, le travail de nuit, les rythmes de travail imposés par la direction – et la fatigue – qui s’intensifient. Comme le reste du patronat, Total supprime des emplois et fait reposer la charge sur ceux qui restent. Comme les autres, il ferme des sites, comme celui de Grandpuits, en Seine-et-Marne. Ce sont aussi les économies de bout de chandelle en refusant de réaliser les investissements nécessaires au renouvellement des infrastructures polluantes voire dangereuses qui exposent directement les ouvriers qui y travaillent. C’est le blocage des salaires depuis des années alors que les profits du groupe explosent. Les économies passent aussi par un recours massif à la sous-traitance, en mettant la pression sur des entreprises prestataires qui paient les travailleurs au lance-pierre et à qui sont externalisées les tâches les plus dangereuses de maintenance et de nettoyage. C’est par exemple la mort en 2019 de Cédric Marchand, salarié sous-traitant de Total sur le site de Gonfreville en Seine-Maritime, victime d’une chute de 8 mètres lorsqu’une rambarde a cédé sur le flanc d’une installation. Sur le même site, il y eut cinq incendies en 2021 et en octobre de la même année la mort par arrêt cardiaque d’un autre prestataire. Dans la foulée du procès, un militant CGT témoignait : « Au quotidien, la réalité du travail, outre des accidents graves, voire mortels, ce sont des blessures fréquentes, une usure […], des maladies professionnelles dues à l’exposition à des produits toxiques, des sous-traitants qui tentent de dissimuler des accidents pour ne pas perdre leur marché. »
Dans les pays pauvres où Total se comporte dans la plus pure tradition coloniale, c’est encore pire. Pour les travailleurs, ce sont des journées sans pauses, des licenciements immédiats après une blessure, des superviseurs qui exacerbent les tensions ethniques entre travailleurs pour les diviser.
La dictature de Total est celle de la bourgeoisie. Pour des raisons historiques qui tiennent au rôle du pétrole dans l’économie actuelle, les capitalistes de ce secteur arrachent habituellement la part du lion. Mais c’est à une seule et même classe sociale que les travailleurs ont affaire.
15 juin 2026
« Comment TotalEnergies et la diplomatie française travaillent main dans la main », Le Monde, 23 mai 2024
« Total City, la ville du gaz de schiste, qui va accueillir la Coupe du monde », Reporterre, mai 2026
Delattre S., « TotalEnergies en procès : derrière la mort de Cédric Marchand, des sous-traitants sous pression », La vie ouvrière, 26 février 2026.